Niger: Les Points Focaux genre communaux au Niger: moteurs de changement au niveau local

LES POINTS FOCAUX GENRE COMMUNAUX AU NIGER:
Moteurs de changement au niveau local

Pays sahélien, le Niger couvre une
superficie de 1 267 000 km2 avec une population
estimée à 17 129 076 habitants, une densité
moyenne de 13 habitants /km2
et un taux d’accroissement démographique de 3,9% avec un
taux de fécondité de 7,1 enfants par femme en âge
de procréer (RGPH/2012). La population dans son
écrasante majorité vit en milieu rural (80%). Les
femmes représentent plus de 51% de la population
totale et les jeunes de moins de 15 ans constituent
51,6% d’après les résultats du RGPH 2012.

Alors que les femmes jouent un rôle primordial
dans la société nigérienne tant sur le plan
économique que social, celles-ci sont très souvent
victimes de discrimination, d’abus, et de
marginalisation quant à l’accès aux services, aux
équipements de base (école, eau, santé etc.) et à la
participation aux instances de prise de décisions à
l’échelle communale. Plusieurs facteurs limitent la
participation des femmes et des jeunes au
développement local et à la vie politique. Des
facteurs sociaux, culturels, économiques et
juridiques sont à l’origine de ces inégalités.

Sur le plan social : les préjugés et les
stéréotypes sexistes basés sur l’infériorité de la
femme conduisent à la masculinisation de certaines
responsabilités et activités auxquelles la femme
peine à accéder. De surcroît, la participation
communautaire est mise à rude épreuve par la
fixation des horaires des réunions en journée ne
favorisant pas la participation des femmes à cause
des travaux domestiques.

Sur le plan éducatif : le faible niveau
d’instruction des femmes est un facteur qui limite
leur participation. La responsabilité de la gestion au
sein de la commune est souvent conditionnée par le
diplôme alors que la femme rurale en général est
frappée par l’illettrisme. Pour illustrer ce propos, en
2012, le taux d’alphabétisation des femmes à partir
de 15 ans était de 15% ; celui des hommes 42,9%.
Dans certains cas les femmes refusent d’assumer
des responsabilités par crainte d’échouer ou
d’affronter la critique sociale.

Sur le plan économique : la pauvreté constitue
aussi un handicap majeur qui empêche l’émergence
des femmes à la vie politique.

Sur le plan juridique : ce facteur est lié au
problème de garantie des droits affirmés par les
conventions nationales et la méconnaissance de
l’existence de ces lois. Même si l’article 8 de la
constitution stipule que « La République du Niger
est un État de droit. Elle assure à tous l’égalité
devant la loi sans distinction de sexe, d’origine
sociale, raciale, ethnique et religieuse» et que par
exemple la Convention sur l’Élimination de toutes
les Formes de Discrimination à l’ Égard des
femmes (CEDEF) a été ratifiée, de nombreuses
réserves ont été émises par le gouvernement.
Celles-ci portent essentiellement sur la gestion de la
famille et l’héritage.
Toutefois, l‘Etat du Niger a élaboré et mis en œuvre
des politiques publiques orientées vers la réduction
de ces disparités entre hommes, femmes et groupes
marginalisés. En octobre 2008, la Politique
Nationale Genre (PNG) a été adoptée et la création
de Points Focaux Genre à différentes échelles
(national, régional, communal) instituée. L’objectif
de la PNG est « A travers la Politique Nationale de
Genre le Gouvernement du Niger vise à bâtir d’ici
2018, avec tous les acteurs, une société sans
discrimination où les hommes et les femmes, les
filles et les garçons ont les mêmes chances de
participer à son développement et de jouir des
bénéfices de sa croissance. »

C’est dans ce contexte que le ProDEC, s’est donné
comme objectif global « d’améliorer la
gouvernance locale dans les communes
d’intervention du programme». Une amélioration
durable de celle-ci n’est pas réalisable sans une
participation équilibrée et inclusive de l’ensemble
de la population aux processus de gouvernance
locale et de prise de décision. De manière
spécifique, le programme à adopter une stratégie
genre dont l’impact sur la situation des femmes et
des groupes vulnérables est mesuré à travers un
indicateur qui est « La satisfaction des femmes
concernant leur participation active au processus
de décision politique au niveau local a augmenté de
39 % en 2015 à 60% en 2017. » C’est ainsi que
dans les 51 communes de sa zone d’intervention du
ProDEC, toutes ont mis en place un Point Focal Genre communal (PFG/C) pour relever les
différents défis qui entravent la participation
inclusive à l’échelle locale et la prise en compte des
besoins et intérêts des groupes vulnérables dans les
outils de participation citoyenne tels que le Plan de
développement communal (PDC) ou encore le
budget participatif (BP).

 

Véritables conseiller/es au sein du conseil
municipal et porte-paroles en faveur des intérêts et
besoins des groupes les plus vulnérables au niveau
local, les PFG/C, sous la supervision du maire de la
commune avec l’appui du service départemental de
la « Population, de la promotion de la femme et de
la Protection de l’enfant »(P/PF/PE), ont pour
mission principale d’œuvrer à la prise en compte
des besoins et intérêts des groupes vulnérables au
sein de la commune. De ce fait, il est chargé de
veiller à : (i) sensibiliser, informer les acteurs
locaux sur les aspects relatifs au genre et sur sa
prise en compte dans la gestion communale, (ii)
renforcer les capacités des femmes élues, des jeunes
et des leaders d’OSC pour leur participation
citoyenne à la gestion des affaires locales, (iii)
sensibiliser sur l’autonomisation des femmes et
l’engagement des jeunes dans la gestion au niveau
local, (iv) prendre en compte les préoccupations
relatives aux droits et devoirs des femmes, des
jeunes et des enfants en situation de difficultés, (v)
participer aux différents processus de planification
communale, (vi) capitaliser et partager les
expériences et bonnes pratiques avec les autres
points focaux genre des autres communes
(apprentissage par les pairs).
La mise en place d’un PFG/C a eu lieu dans les
différentes communes lors d’un atelier communal
avec la facilitation du service départemental de la
P/PF/PE regroupant les acteurs clé à la base
(conseillers élus, le personnel de la mairie, les
membres de la société civile locale, la chefferie
traditionnelle et toute personne ressource
susceptible d’apporter un appui dans le domaine du « genre »). Grâce à des critères localement définis4
,
les PFG/C ont été choisis de manière démocratique
et transparente, si bien que ceux-ci ont des profils
divers. Les PFG/C peuvent être des hommes ou des
femmes (conseillers élus, personnel municipal,
membre de la société civile) avec un niveau
d’instruction très variable. Néanmoins, le nombre
d’instruits est assez élevé (85%) ce qui facilite la
mise en œuvre de leur mission. Au sein des
communes d’intervention du ProDEC, les femmes
représentent 35,29% du nombre total de PFG/C.
Pour outiller les PFG/C et les rendre opérationnels,
le ProDEC a entrepris plusieurs actions de
renforcement de capacités :
 La formation modulaire sur le Genre et
Développement ;
 L’appui conseil de proximité (élaboration,
mise en œuvre et évaluation d’un plan
d’actions genre) ;
 L’appui à l’organisation en réseau pour
agrandir leur assiette d’influence sur les
politiques à l’échelle locale.
En 2015, trois (3) réseaux régionaux de PFG/C
ont été mis en place pour permettre des
rencontres d’échanges sur les bonnes pratiques,
et également à l’avenir, une reconnaissance par
les autorités régionales. Une reconnaissance de la
part des autorités régionales dans un premier temps
favoriserait la mise à échelle des bonnes
expériences dans le domaine du genre, et ainsi
permettrait d’inciter d’autres communes à instituer
un PFG/C.
En somme, les PFG/C se sont avérés être de
véritables moteurs de changement dans les
communes partenaires du ProDEC. Ces
personnalités de la commune, hommes, femmes,
jeunes, lettré(e)s ou illettré(e)s, sont capables de
faire agir les autorités locales (traditionnelles et
élues) en faveur des intérêts et besoins des groupes
les plus vulnérables dans les communautés.

Dans la commune rurale de Hamdallaye (Région de
Tillabéry) par exemple, Mme Djibo Hadjo s’est
illustrée par son rôle actif dans les comités de
pilotage des processus d’élaboration du Budget
Participatif (BP) et du Plan de Développement
Communal (PDC). Elle a su à travers des
sensibilisations et des rencontres ciblées, mobiliser
les femmes et les jeunes à identifier des projets
susceptibles de subvenir à leurs besoins et à les
faire inscrire dans les différents plans lors des fora
de prise de décisions et de planification. Entre
autres actions, elle a suscité en 2014, l’équipement
de huit (8) moulins à grain au bénéfice de huit
(8) villages les plus reculés de la commune, où les
femmes pour assurer le repas du soir devaient
parcourir à pied des distances de 4 à 5 km pour
faire moudre leurs céréales (mil, maïs, sorgho,
…).Le PFG/C a participé, après identification et
choix des villages-cibles, à la sensibilisation des
populations et particulièrement des femmes sur le
cofinancement de l’achat entre la commune et les
bénéficiaires (détermination du site, construction du
local devant abriter le moulin, la mise en place du
comité de gestion, l’identification du meunier, le
mode de gestion et d’entretien des équipements …).

Après un (1) an d’exploitation des moulins à grain à
travers un comité de gestion (les recettes sont
divisées en 3 parts égales : 1 sert à payer le
meunier, une autre à l’achat du carburant et
lubrifiant et une dernière part est épargnée pour
faire face à d’éventuelles dépenses), les femmes
utilisatrices sont unanimes à reconnaître que la
réduction des distances pour moudre le grain a
permis une baisse drastique de la charge journalière
de travail et conséquemment ce gain de temps
important leur a permis de mieux se consacrer à
d’autres occupations notamment la conduite
d’autres activités génératrices de revenus (AGR)
pour subvenir aux besoins primaires de la
famille.
Par ailleurs, l’installation de moulins à grain dans
les villages les plus reculés a eu un impact très
positif sur le taux de scolarisation et de maintien
des filles à l’école. En effet, avant leur installation
dans les villages, les jeunes filles parcouraient en
moyenne 4 à 5 km et étaient obligées de faire la file
pour attendre leur tour pour avoir la farine de
céréale. Avec l’installation des moulins dans les
villages les plus reculés, les distances à parcourir
pour chercher la farine se sont considérablement
réduites. Grâce à ce gain de temps, la scolarisation
des jeunes filles s’est nettement améliorée tant sur
le plan de leur inscription à l’école que sur leur maintien à l’école. Les statistiques du service
technique déconcentré (statistiques étatiques) de la
commune révèlent qu’en 2012, les filles
fréquentaient l’école à un taux de 36%, et en 2015
le taux s’est élevé à 47%.

D’autre part, en raison de sa position
géographique, le Niger est un pays qui représente
une importance cruciale dans le cadre des flux
migratoires en Afrique de l’Ouest. D’après des
estimations du bureau de l’Organisation
internationale pour les migrations (OIM) à Niamey,
60% des migrants, qui traversent la Lybie et la mer
méditerranée vers l’Europe, transitent par le Niger.
Après avoir atteint la Lybie ou l’Algérie,
complètement démunis et ainsi fortement
vulnérables, un certain nombre de migrants
(aucunes données exactes ne sont disponibles
actuellement) empreinte le chemin du retour vers
leur pays d’origine. Parmi eux, un certain nombre
de nigérien/nnes reviennent notamment dans la
région d’Agadez. Les communes directement
concernées par ce phénomène sont : Arlit, Agadez
Ville, Gougaram, Danat et Ingall. C’est dans ce
contexte que les PFG/C ont entrepris certaines
activités pour favoriser la réintégration de ces
migrants de retour telles que la sensibilisation sur
diverses thématiques comme les MST-SIDA,
l’exode, la consommation des drogues, etc. Ces
sensibilisations ciblent particulièrement les jeunes
comme groupe vulnérable. En outre, les femmes
nigériennes rapatriées bénéficient de formations sur
la gestion des Activités Génératrices de Revenus
(AGR), la scolarisation de la jeune fille, et d’autres
thématiques relatives aux droits humains. Au jour d’aujourd’hui, ces formations sont encore
principalement financées par les partenaires
techniques et financiers. Toutefois, grâce au
renforcement des capacités des PFG/C en lobbying
plaidoyer, ceux-ci arrivent de plus en plus à faire
inscrire certaines mesures en faveur des groupes
vulnérables dans les Plan de développement
communaux ou encore dans les Plan
d’investissement de la commune.
La dynamique insufflée par le ProDEC à travers les
PFG/C est très appréciée par les acteurs locaux.
L’origine de ce succès se situe principalement
dans :
 la désignation du PFG/C au sein de la
commune et ainsi sa connaissance
profonde des spécificités, sensibilités,
disparités au niveau local ;
 le renforcement des capacités des PFG/C
pour en faire de véritable « porteurs de
plaidoyer » en faveurs des besoins des plus
vulnérables au sein de la commune ;
 l’acceptation du PFG/C par le Maire
(autorité élue) et les Chefs traditionnels
(autorité coutumière siégeant lors des
sessions du conseil municipal).
Dans le cadre de la synergie des programmes GIZ
au Niger, des réflexions sont en cours pour
l’animation conjointe d’activité entre les PFG/C
accompagnés par le ProDEC et les points focaux
Scolarisation de la Jeune Fille (SCOFI)
accompagnés par le Programme de Promotion de
l’Education Primaire (PEP) pour améliorer la
fréquentation et le maintien de la jeune fille à
l‘école.
Les PFG/C font toutefois face à de
nombreux défis à relever. La majorité d’entre eux
n’ont pas toujours les moyens à la hauteur de leurs
ambitions au bénéfice des femmes, jeunes et
groupes vulnérables. En effet, pour pouvoir trouver
le financement des activités proposées lors des
rencontres de concertation avec les groupes
marginalisés, les PFG/C sont souvent résolus « à
courir de gauche à droite » (selon une maxime du
terroir) pour trouver les fonds nécessaires à leur
financement.
En 2016, les (3) trois réseaux des PFG/C
ont pour ambition d’élargir le nombre de membres
de leurs structures en accompagnant la mise en
place et l’opérationnalisation d’autres PFG/C dans les communes voisines tant les demandes sont
nombreuses.
Paroles d’acteurs
Une des femmes bénéficiaires des moulins à grain
de Hamdallaye nous a confié : « Nous ne sommes
pas pauvres parce que nous avons Hadjo (point
focal genre communal), avec ses ‘’connaissances’’,
elle saura nous appuyer à tisser de bonnes relations
de collaboration avec des partenaires avec qui
nous travaillerons à améliorer notre vie de tous les
jours ». Cette citation illustre le poids que les
PFG/C ont acquis dans leurs terroirs respectifs
malgré les nombreux défis qui restent à relever.

 

 

.

Tagged with: